Faut-il renoncer au titre de psychothérapeute ?
Par Bruno Dumait, mardi 5 août 2008 à 14:05 :: General :: #31 :: rss
Médicaliser, psychiatriser le « Mal-Être » implique que le psychothérapeute soit médecin ou un auxiliaire de santé mentale. Pouvons-nous accepter que le gestalt-thérapeute passe sous les fourches caudines de cette conception du monde ?
Préambule :
Il faut choisir: “ou bien l'arbre de la connaissance, c'est-à-dire la solution de l'énigme et l'interdit de “s'avoir” ; ou bien l'arbre de la vie, c'est-à-dire l'immortalité, celle de Dieu, seul à ne pas devoir s'expliquer son existence”.
Historiquement, le champ psy a toujours eut à se positionner. L’accompagnement dans la recherche de la connaissance ou la normalisation de l’être. Les systèmes et les pouvoirs installés ont tendance à avoir peur de ceux qui soutiennent l’autonomie et l’engagement dans le champ social. La loi « Accoyer » nous semble être une tentative de récupération du Psy. Les gestalt-thérapeutes doivent aujourd’hui comme hier, réaffirmer leur positionnement. La Gestalt-thérapie a toujours été engagée socialement et politiquement.
Le contexte:
…. La Loi :
En 2003, l’assemblée nationale adopte en première lecture l’amendement proposé par le député Bernard Accoyer relatif à « la prescription et à la conduite des psychothérapie » et dont sera issu l’Article 52 de la Loi de santé publique. L’Amendement stipule que : « Les psychothérapies constituent des outils thérapeutiques utilisés dans le traitement des troubles mentaux… » L’article 52 de la Loi de santé publique du 9 août 2004 réglemente, dans le nouveau Code de santé publique, l’usage du titre de psychothérapeute :
« L'usage du titre de psychothérapeute est réservé aux professionnels inscrits au registre national des psychothérapeutes... L'inscription sur la liste visée à l'alinéa précédent est de droit pour les titulaires d'un diplôme de docteur en médecine, les personnes autorisées à faire usage du titre de psychologue (…) et les psychanalystes régulièrement enregistrés dans les annuaires de leurs associations… Il convient donc de considérer les psychothérapies comme un véritable traitement. A ce titre, leur prescription et leurs conduites doivent être réservées … »
…. Les experts :
Il faudrait selon les auteurs de récents rapports (Inserm et Bénisti), aller dénicher à la crèche les violents, les voleurs ou les asociaux mythomanes. Les enfants dépistés seraient soumis à une batterie de tests élaborés sur la base des théories de neuropsychologie comportementaliste qui permettent de repérer toute déviance à une norme établie selon les critères de la littérature scientifique anglo-saxonne. Avec une telle approche déterministe que semble partager le Président de la République, le moindre geste, les premières bêtises d’enfant risquent d’être interprétés comme l’expression d’une personnalité pathologique qu’il conviendrait de neutraliser au plus vite par une série de mesures associant rééducation et psychothérapie telle que la définie la loi Accoyer. A partir de six ans, l’administration de médicaments, psychostimulants et thymorégulateurs devrait permettre de venir à bout des plus récalcitrants. L’expertise de l’INSERM, en médicalisant à l’extrême des phénomènes psychologique et social, entretient la confusion entre malaise social et souffrance psychique. En stigmatisant comme pathologique toute manifestation vive d’opposition, en isolant les symptômes de leur signification dans le parcours de chacun on nie le développement singulier de l’être humain dans un échange fluide « organisme environnement ».
… Contrôler la société :
Justifier par la médicalisation des divers troubles ceux également engendrés par le mal être sociétal dans lequel nous sommes relève de la malhonnêteté intellectuelle. La crainte que la médicalisation ou la psychiatrisation du malaise ou du mal-être social aboutisse à une dérive dans les pratiques de soins pour contrôler la société est à l'origine de notre inquiétude. Surtout que la volonté de normaliser la société sous couvert de prévention à coup de thérapies officielles et de psychotropes n'est dans ce cas pas très loin et toujours à craindre. Les temps ne sont pas si lointains où des pratiques psychiatriques permettaient aux états « totalitaires » de contrôler les déviants. Il se dit que l’organisation des J.O. en Chine provoque une importante augmentation des hospitalisations psychiatriques… Si on comprend que le législateur veuille dans un but préventif «ficher» des personnes «psychiatriques» coupables de crimes ou délits, la généralisation de cette mesure ou son extension a des personnes qui n’ont jamais commis aucun crime et son détournement dans un but sécuritaire a de quoi inquiéter.
… Réaction :
Nous, gestalt-thérapeutes, refusons la médicalisation ou la psychiatrisation de toute manifestation de mal-être. L’être humain ne peut pas être abstrait de son milieu. C’est au niveau de l’interaction de l’individu et de son milieu qu’il faut intervenir. Dépasser le mal-être représente une démarche de croissance, et cette étape est de nature initiatique. Traverser le mal-être est une démarche qui débouche naturellement vers l’autre.
Développement :
La médicalisation de l’être :
Le "santéïsme", ou la santé à tout prix, correspond à un mode consommatoire. Dans un contexte d'impératif sécuritaire cela peut aboutir à des agissements aliénants. Ceci nous oblige à réinterroger les notions de la maladie, de la médecine et de la santé.
-La maladie, tout d'abord, semble être quelque chose de précis. Mais l'étude des symptômes montre qu'il est difficile de faire le partage entre un côté organique, dit objectif, et un côté psychologique, plus subjectif. Quand il est affaire de mort ou de souffrance, l'homme peut-il juger sans affectivité et émotion ? Quelle est la part du psychisme dans la demande de maladie ? On peut se demander aussi si la maladie n’a pas une dimension sociale ? -La médecine s'est vu reconnaître une pleine autorité sur la maladie et a obtenu le monopole de son traitement. Á travers les rapports entre patient et médecin, se pose le problème du pouvoir et de l'autonomie. Le langage est toujours la propriété d'un pouvoir. Le développement de la technologie médicale n'est-il qu'un progrès pour mieux soigner ou pour mieux maîtriser ? -La santé est souvent définie négativement par l'absence de maladie. En fait, on s'achemine à penser que la santé c'est simplement un équilibre entre l'individu et son environnement.
La santé prise comme valeur ultime :
La médicalisation de la vie, c'est aussi l'extension du champ de compétence de la médecine et des enjeux qui s'y rattachent. Cette extension du champ des compétences s'appuie sur l'extraordinaire légitimité scientifique dont bénéficie la médecine. On peut, enfin, distinguer la propension à davantage déclarer des symptômes morbides, des troubles de la santé et des maladies du fait notamment de la médiatisation des thèmes de santé. Ce mouvement a, en France, une particularité : il porte surtout sur les troubles psychiques.
La médicalisation est un phénomène d'une importance considérable car il marque notre société en profondeur, il oriente le développement économique, les pratiques sociales, les attentes et les satisfactions/insatisfactions à partir d'objectifs et de finalités autour de la santé prise comme valeur ultime. On pourrait dire que la médicalisation de la vie se fait à travers la notion de déviance et sa transformation en notion de maladie, la normalité se traduisant alors en terme de santé. Qu'il s'agisse d'alcoolisme, de sévices sur des enfants, d'addiction aux drogues, d'obésité, de problèmes sexuels, de violence, c'est autant de matière pour un diagnostic médical et l'étiquette de maladie leur est accolée.
La recherche systématique d’une caution scientifique pour asseoir des textes de loi a de quoi inquiéter. Elle est profondément choquante voire très angoissante.
Ce sera Michel Onfray qui poussera Nicolas Sarkozy dans ses retranchements en matière idéologique en démasquant le fond de sa pensée. Nicolas Sarkozy déclarait dans un entretien pour le philosophie magazine : «J'inclinerais à penser qu'on naît pédophile» «Il y a 1 200 ou 1 300 jeunes qui se suicident en France chaque année … parce que génétiquement, ils avaient une fragilité, une douleur préalable .... Les circonstances ne font pas tout, la part de l'inné est immense. »
On peut soutenir ou ne pas le soutenir Nicolas Sarkozy mais il est des sujets qui soulèvent des questions si graves qu’elles devraient faire l’unanimité dans leur rejet par la société, indépendamment des choix politiques. Pour ce qui est des idées de Nicolas Sarkozy en matière de génétique, de religions ou sectes, on ne pourra pas dire qu’on ne savait pas….
Il n’en reste pas moins que la nouvelle loi n’est pas seulement assujettie au seul paradigme médical mais aussi au pouvoir médical collectif organiciste et au pouvoir universitaire cartésien excluant tout travail sur soi et toute implication personnelle, ce qui est évidemment nier la nature de la psychothérapie. Les décrets d’application vont entraîner un monopole légal du titre de ‘‘psychothérapeute’’, comme cela a été il y a 20 ans pour celui de psychologue. Diviser pour régner est une stratégie universelle. Le psychothérapeute va devenir, même en libéral, un sous-fifre du médecin organiciste, au mieux un super-infirmier dont la seule contrepartie sera le remboursement par la Sécurité Sociale. Les médecins qui sont aussi psychothérapeutes ou psychanalystes partagent ce point de vue et sont parfois aux premières lignes de défense de l’autonomie de la profession de psychothérapeute. Il ne s’agit pas bien sûr de se mettre hors la loi, même pour une loi injuste qui n’atteint pas un seuil intolérable d’atteinte aux droits de l’homme. Mais nous ne serons pas assujettis à une loi carcan si nous sommes capables de nous détacher de la dénomination ‘‘psychothérapeute’’ au sens minimaliste, réquisitionnée par l’Etat et sur laquelle il met son tampon de copyright. Nous nous adapterons au fait légal une fois celui-ci totalement défini.
Bruno Dumait
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