jeudi 19 août 2010
Psychothérapeutes : chronique d'une désillusion
Par Bruno Dumait, jeudi 19 août 2010 à 10:19 :: General
Kaléïdo sur www.kaleidoblog.net, le 20 juin 2010
Le 8 octobre 2003, l’amendement Accoyer(1), visant à réglementer l'usage du titre de psychothérapeute, était voté à l’unanimité des douze députés présents et du Docteur Mattéi, alors Ministre de la Santé, après 5 minutes et 30 secondes de "débat". Le 20 mai 2010, le décret relatif à l'usage du titre de psychothérapeute(2) est promulgué. Entre temps ? Six ans et demi de navettes parlementaires, de combats, de textes, de paroles, d'images, de reportages, de réflexions, de manipulations, d'engagement ou de désengagement de la part de tous les interlocuteurs concernés de près ou de loin par le sujet. Et moi ? Désormais assise à distance, je continue de regarder le champ de bataille où s'agitent encore quelques combattants hagards, et j'ai perdu toutes mes illusions. Une amie chère est venue s'asseoir à côté de moi et m'a dit : "Écris, dis ce que tu ressens…". Elle a raison, c'est tout ce qui me reste à faire, témoigner de ce que j'ai vu, décrire cette mort annoncée des psychothérapeutes tels que je les ai connus, à laquelle j'ai assistée, avec toute la subjectivité qu'implique une chronique dans laquelle je suis moi-même impliquée.
La stratégie globale
On l'oublie souvent, mais l'histoire n'a pas commencé en 2003. Le premier coup de semonce date de mai 1999 : le docteur Bernard Accoyer, médecin ORL, député maire UMP d’Annecy-le-Vieux (Haute- Savoie), dépose à l’Assemblée nationale une proposition de loi visant à réserver la psychothérapie aux seuls médecins et psychologues(3). Il se murmure que le député aurait agi pour des raisons personnelles, un membre de sa famille ayant eu à subir, selon lui, les exactions d'un "charlatan" portant le titre de psychothérapeute. Peut-on se contenter, dix ans après, d'une explication aussi simpliste ?
En janvier 2001, la proposition de Monsieur Accoyer est à nouveau présentée au Parlement, sous forme d’amendement au projet de loi de modernisation sociale, alors en discussion. Elle est immédiatement repoussée par Mme. Dominique Gillot, alors Secrétaire d’État à la Santé publique, au motif suivant : "Avis défavorable. Cet amendement serait en effet très restrictif puisqu'il réserverait l'exercice de la psychothérapie aux seuls médecins qualifiés en psychiatrie et aux psychologues cliniciens."(4). En juillet 2003, le Rapport de l’Académie de médecine(5) s'oppose à la création d’une profession de psychothérapeute. En septembre 2003, le Rapport Cléry-Melin(6), remis au Ministre de la Santé, se prononce lui aussi, à l’unanimité de la centaine d’experts consultés, contre la création d’une profession de psychothérapeute. Pourtant, tenace, M. Accoyer propose son amendement au code de la santé publique en octobre 2003. Habilement, il propose d'ailleurs de réglementer l'usage des psychothérapies (définies comme des outils thérapeutiques utilisés dans le traitement des troubles mentaux), et non le titre de psychothérapeute. Néanmoins, il assouplit ses positions afin de permettre — sous certaines conditions — l'intégration de certains professionnels en fonction, ni médecins ni psychologues. Cette fois-ci, son amendement est adopté. Que s'est-il passé dans les couloirs politiques, parlementaires, universitaires et médicaux, à ce moment-là et dans les années qui ont suivi, pour qu'on aboutisse au final à l'usurpation d'un titre et à l'invention d'un nouveau métier ? Je ne suis pas une adepte de la théorie du complot, je ne crois pas à une action globale préméditée de longue date. Et pourtant ? Comment expliquer que l'action individuelle d'un simple député soit d'abord votée par les autres parlementaires, puis entérinée par les divers ministres de la santé qui se sont succédés, et enfin actée par les rédacteurs du décret final ? Une telle cohérence dans le temps est-elle le fruit d'une sorte d'évolution mendélienne où chaque acteur de l'écosystème visé finit par trouver un avantage à la situation qui se dessine initialement ?